Le genre : ni cet excès d’honneur, ni cette indignité

Je ne suis pas un spécialiste du «genre», que l'on aborde la question en termes de «théorie» ou «d'études de...». Mais j'avoue que l'emballement idéologique auquel on assiste à son propos m'inquiète quelque peu. Emballement d'autant plus incompréhensible que personne ne semble parler de la même chose... ni savoir toujours de quoi il retourne au juste. Et qu'il semble exister une infinité d'approches qui, du coup, ne justifient pas le même degré d'opprobre ou à l'inverse d'engouement.

Il semble acté (je me réfère ici au livre de mon ami Jean-Claude Guillebaud : La vie vivante (les Arênes, 2011) que dans ses premiers écrits Judith Butler, grande prêtresse du «Gender» affirmait tout de go la négation de la différenciation sexuée où elle ne voyait qu'un fait de culture. Guillebaud soulignait par ailleurs qu'Edith Butler reniait désormais ces erreurs de jeunesse... au moment même où un certain milieu intellectuel Français semblait découvrir la «théorie du genre»... précisément au travers de ces premiers écrits.

Plus sérieusement, il suffit d'un peu de bon sens pour admettre qu'il y a sous le terme «genre» une approche pertinente de la réalité sociale, culturelle, politique. Lorsque, dans Le Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir écrivait : «On ne naît pas femme, on le devient», elle ne niait pas l'existence d'un sexe biologique féminin. Elle se refusait simplement à «réduire» la femme au seul biologique. Et considérait qu'au travers de l'histoire c'est autant l'homme, dominant idéologiquement, que la nature, qui avait enjoint la femme à ne s'occuper que de ses maternités, de l'éducation de ses enfants et des travaux domestiques. On en débat encore...

Que dans un monde en mutation rapide les rôles aient changé, nous en sommes tous les témoins. Nous connnaissons, vous et moi, des couples où le mari, momentanément au chômage, assume le rôle d'entretien de la maison et de soin des enfants qui, hier encore, revenait majoritairement et «comme par nature» aux femmes, sans en être forcément humilié ou atteint dans sa virilité.

Mais qu'on ait pu greffer et justifier arbitrairement des inégalités hommes-femmes, sur la seule différenciation sexuelle est une évidence. L'Eglise catholique, pour ce qui la concerne, n'échappe pas au questionnement. Que l'exercice du pouvoir y soit lié aux seuls ministères ordonnés réservés aux hommes célibataires... n'est pas un fait de nature, mais bien de culture, si respectable soit-il aux regard de sa Tradition propre. Il n'est donc pas étonnant que le pape François appelle à développer une théologie de la femme et interroge dans Evangelii Gaudium (n°104) sur l'urgence à «mieux reconnaître (le) rôle possible de la femme là où se prennent des décision importantes, dans les divers milieux de l'Eglise.»

Cela étant on est aussi en doit de redouter, ici ou là, des «dérapages» idéologiques. Un seul exemple. Devant effectuer, avec mon épouse, une croisière fluviale, je me suis trouvé à devoir remplir divers documents dont une double fiche d'identité à destination «des autorités portuaires et de police» des pays traversés. Or qu'elle n'a pas été ma surprise de découvrir que l'habituelle mention du «sexe» (homme/femme) avait été remplacée par la notion de «genre». Outre que je ne vois pas ce que je pourrais répondre, je trouve cette demande doublement inopportune. Je pense qu'il est des pays à travers le monde, où il peut être aujourd'hui risqué de décliner son «genre». Par ailleurs, une fiche d'identité doit, par définition, porter des informations vérifiables ; dès lors, sur quels critères une autorité administrative va-t-elle pouvoir vérifier si mon «genre» est bien celui que j'ai porté sur le document ? A nous de faire en sorte qu'une certaine vigilance citoyenne ne se transforme pas en paranoïa.

Pour ce qui me concerne, je ne voudrais pas que notre Eglise renoue avec un passé de condamnations qui, souvent, se sont retournées contre elles. En développant sa thèse héliocentriste Copernic ne faisait pas injure au récit de la Création ; pas plus que Darwin, à travers sa théorie de l'évolution, n'effaçait d'un trait de plume : Adam et Eve, le péché originel et donc le Christ Rédempteur ; ni enfin - et l' on pourrait prolonger - que Freud, en mettant en évidence le rôle de l'inconscient dans le comportement humain, ne dissolvait sa liberté et sa responsabilité dans le choix du bien et du mal.

Gardons nous d'ostraciser et rejeter en bloc une réflexion qui ne justifie ni excès d'honneur ni indignité. Mais qui demande simplement à être maitrisée «en raison».

René POUJOL