Grandes Figures du diocèse

L’ABBÉ PIERRE, LES COLÈRES DE L’AMOUR

La stature nationale et internationale de l’abbé Pierre nous fait oublier parfois ses liens, privilégiés, avec le Val-de-Marne. Né à Lyon en 1912, Henri Grouès fait huit années de noviciat chez les capucins, avant de renoncer à un mode de vie peu compatible avec sa santé fragile. A trente ans, il est prêtre du diocèse de Grenoble où il restera incardiné (rattaché canoniquement) jusqu’à la fin de sa vie. Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, il est élu à l’Assemblée constituante et cherche à se loger en région parisienne. Il s’installe alors à Neuilly-Plaisance, en Seine Saint-Denis, où il fonde la première communauté Emmaüs en 1949.

UN DEMI-SIÈCLE DANS LE VAL-DE-MARNE

Les événements tragiques de l’Hiver 54 – un bébé puis une femme meurent de froid en région parisienne – et la formidable mobilisation populaire (dite «insurrection de la bonté») qui suit son appel historique du 1er février, sont l’occasion d’un premier contact avec le Val-de-Marne. C’est en effet au Pléssis-Trévise qu’il fait construire la première Cité d’urgence pour les sans-abris, appelée Cité de la Joie. En 1959, après un bref passage à Saint-Maurice, il décide de s’installer au dixième étage du HLM Emmaüs de Charenton-le-Pont, situé au bas de l’avenue de la Liberté. Ses fenêtres ouvrent sur l’autoroute de l’Est et, au loin, sur les toits de Paris. Il y restera jusqu’au milieu des années 1990 alternant, à partir de 1982, séjours à l’abbaye de Saint-Wandrille ou à Esteville et retours à son domicile. En 1995, il aménage à Alfortville, rue Paul Vaillant-Couturier, où se trouvent les locaux d’Emmaüs International. Il y vivra ses dix dernières années.

LA PERSONNALITÉ PRÉFÉRÉE DES FRANÇAIS

Pour les Français qui l’ont désigné dix-sept fois comme leur «personnalité préférée», l’abbé Pierre reste l’apôtre du combat contre la misère et pour le droit au logement. Il est «l’insurgé de Dieu», la voix des sans voix, l’homme libre qui interpelle les responsables politiques, le prophète qui n’hésite pas à dénoncer les situations d’injustice au nom de l’inaliénable dignité de tout être humain. Et son message «passe», car chacun a la conviction que cet homme qui vit pauvrement, dans un modeste appartement meublé de style «Louis caisse» pour reprendre ses propres mots, dit haut et fort ce qu’il pense et va toujours au bout de son engagement, au risque de l’épuisement physique.

DES COMMUNAUTÉS EMMAÜS VÉRITABLEMENT RÉVOLUTIONNAIRES…

Chacun sait qu’il est le fondateur des communautés Emmaus aujourd’hui présentes dans trente-sept pays à travers le monde. Ce que l’on connaît moins, c’est le pourquoi de ce nom. Lorsqu’en 1945 il achète la maison de Neuilly-Plaisance, il en fait d’abord une auberge de jeunesse internationale destinée à accueillir, dans un esprit de réconciliation, de jeunes européens traumatisés par la guerre, les camps de concentration, les bombes d’Hiroshima et Nagasaki… A cette jeunesse «désillusionnée» en quête d’espérance, il offre la symbolique évangélique des compagnons d’Emmaüs, anticipation des vrais «compagnons» des communautés Emmaüs qui verront le jour à partir de 1949.

A ces blessés de la vie, rejetés, convaincus de ne servir à rien, il propose de se joindre à lui pour «servir premiers les plus souffrants». Il ne sait pas alors qu’il initie là un modèle de communauté, qui apparaît aujourd’hui à bien des chercheurs comme réellement «révolutionnaire». Ces hommes ne vivent pas de la charité des autres mais du fruit de leur travail ; eux qui se sont sentis rejetés par la société assurent dignement leur subsistance en «recyclant» les déchets de cette société de consommation ; leur travail leur permet non seulement de vivre, mais de faire accéder les plus pauvres, pour un prix modeste, à des biens qu’ils ne pourraient s’offrir et de soutenir, grâce à leurs gains, des actions de solidarité partout à travers le monde. Telle est aujourd’hui la «charte» des communautés Emmaüs. Peut-on imaginer plus beau témoignage de cette «sobriété de vie» à laquelle l’Eglise nous invite, pour faire face aux défis nouveaux de l’écologie et de la solidarité internationale ?

abbe-pierre-diocese-creteil-02

C’EST DANS L’ADORATION QU’IL TROUVE LE RESSORT DE L’ACTION

Chez les Scouts, l’abbé Pierre avait été totemmisé Castor méditatif. De ce portrait à deux faces, ses compatriotes auront sans doute retenu de manière privilégiée, le «castor bâtisseur», négligeant l’homme d’intériorité, de prière et d’adoration. Or ce que nous révèle la vie de l’abbé Pierre est qu’il ne fut pas d’abord un humaniste, mais un homme «brûlé par Dieu» comme Moïse au Sinaï. C’est à Assise, à l’âge de 14 ans, qu’il ressentit l’éblouissement d’un Dieu d’amour appelant chacun à la liberté d’une réponse d’amour au service de ses frères. «La vie, c’est un peu de temps donné à nos libertés pour apprendre à aimer…» Ce sera le combat de sa vie : «Ne pas se résigner à être heureux sans les autres», persuadé que «Le partage de l’humanité ne se fait pas entre les croyants et les non-croyants mais entre les idolâtres de soi et les communiants.» Et qu’au jour du Jugement, comme nous le révèle le Christ en Mt. 25, il sera d’abord demandé à chacun de nous si, face à celui qui avait faim, qui avait soif, qui était nu, étranger, prisonnier… nous avons été fraternels.

IL A ESSAYÉ D’AIMER…

L’abbé Pierre nous a quittés le 22 janvier 2007. Au cours de l’hommage national qui lui était rendu à Notre-Dame de Paris, lui, le prêtre fondateur d’une association volontairement non-confessionnelle, avait choisi de faire entendre à la France laïque et républicaine rassemblée sous les voûtes de la cathédrale, les paroles mêmes de l’apôtre Paul : «Quand je distribuerais tous mes biens au pauvres et aux affamés… s’il me manque l’amour, je n’y gagne rien.» Il repose désormais dans le petit cimetière d’Esteville, en pays Normand, au côté de son premier compagnon, Georges et de Lucie Coutaz, sa fidèle secrétaire. Sur sa tombe sont inscrits ces mots : «Il a essayé d’aimer».

exposition Archives du monde du travail

biographie abbé Pierre

 

Photos jointes

Photos © Claude Iverné, extraites de l’album : Quelques pas avec l’abbé Pierre, Albin Michel 2009.

– L’abbé Pierre célébrant la messe à son domicile.

L’abbé Pierre dans la basilique souterraine Saint Pie X, à Lourdes

Ce prêtre a vécu dans le quartier de Villejuif, dans une baraque, au milieu des chiffonniers. Il a été au milieu d’eux témoin du Christ et de l’Evangile, par sa bonté envers les plus pauvres.

Vladimir Ghika, comme l’homme de l’Evangile, était riche. Il est né dans une famille aristocratique, son père était le fils du dernier Prince régnant de Moldavie, l’une des régions historiques qui composaient la Roumanie à son époque.

Mais à la différence du riche qui ne voit pas le pauvre Lazare couché devant le portail couvert de plaies, Vladimir Ghika, lui, ne se voile pas la face devant les pauvres.

Selon Monica BROSTEANU, la rédactrice de la positio, de l’enquête historique sur la vie du bienheureux : « A l’époque, si on ouvrait un hospice catholique, il était réservé aux catholiques. Mais l’hôpital créé par Mgr Ghika, lui, était ouvert à tous. Toute sa vie, il a cherché à unir amour de Dieu et amour du prochain. ».

Ceux qui l’ont veillé, la dernière nuit avant sa mort au camp de Jivala, sont un prêtre orthodoxe, un Hodja musulman, et un étudiant juif. Ce dernier dira de ce prêtre catholique : « il irradiait la bonté. »

Madeleine Delbrel qui a vécu non-loin de Villejuif à Ivry sur seine, en plein milieu populaire, irradiait cette même bonté. Elle dit dans son ouvrage « Nous autres gens des rues » : « Le cœur des hommes de notre temps, s’asphyxie lentement, sournoisement, d’une absence universelle : celle de la bonté.

Aussi, la rencontre d’un homme réellement bon, d’une femme réellement bonne, produit-elle sur d’autres hommes, d’autres femmes, quelque chose qui ne relève pas du domaine de la pensée, un véritable phénomène d’oxygénation du cœur. Ces hommes et ces femmes réalisent que quelque chose d’essentiel à leur vie humaine, est rendu. La bonté, c’est vraiment la traduction du mystère de la charité. ».

C’est ce qu’a vécu ici Mgr Vladimir Ghika, c’est ce qu’il nous invite à vivre à notre tour.

Le Pape François ne cesse de nous inviter à vivre une pastorale de la bonté et de la bienveillance, à prendre soin des blessés de la vie : « Je vois avec clarté que la chose dont a le plus besoin l’Eglise aujourd’hui, c’est la capacité de soigner les blessures, et de réchauffer le cœur des fidèles, la proximité, la convivialité. ».

Une autre dimension de sa vie est la passion de l’unité entre tous les chrétiens.

Baptisé dans l’Eglise Orthodoxe, il a grandi en France, accompagné par une gouvernante protestante, puis se tourne vers l’Eglise Catholique en 1902.

Il est ordonné prêtre à l’âge de 50 ans, sous les deux rites latin et oriental. Le père François Baltaceanu, co-auteur du livre : « Vladimir Ghika professeur d’Espérance. » dit de lui : « il était mu par ce profond désir d’unité dans le Christ, connaissant bien les deux Eglises, il disait d’ailleurs avoir choisi le catholicisme pour devenir meilleur orthodoxe. ».

Avant d’être ordonné prêtre, il s’est déployé comme missionnaire laïc. Le Pape Pie XI l’a envoyé en mission au Japon. Comme à Villejuif, il était habité par un dynamisme missionnaire, qui le poussait sans cesse. Il dit de son passage à Villejuif : « cette période fut la plus riche de ma vie ».

Ceux qui l’ont connu dans cette ville disaient qu’il avait du charisme, et beaucoup d’humour. Tout le monde l’aimait car il était naturel : « il était un très bon guide spirituel, avec l’art d’approcher les gens en douceur. ».

En troisième lieu, Mgr Vladimir Ghika a témoigné du Christ jusqu’au don de sa vie. Au sortir de la seconde guerre mondiale, Vladimir Ghika qui se trouvait alors en Roumanie, a eu la possibilité de quitter le pays, alors que les Bolchéviques prenaient le pouvoir. Il est resté par amour pour son peuple. En 1952, il fut arrêté, torturé, jugé et emprisonné, sous un faux prétexte. Dans une cellule d’environ 5 mètres sur six, il vécut pendant près de deux ans au milieu de 70 détenus. Selon les témoins : « son séjour en prison a été un exemple pour beaucoup. Le courage avec lequel il résista aux humiliations du régime connait toujours un profond écho chez les jeunes, il a revigoré le catholicisme roumain, mais aussi la foi des jeunes orthodoxes de l’époque. »

Il est mort, suite aux mauvais traitements, dans le pénitencier de Jivala.